Une fois n'est pas coutume, parlons de choses sérieuses, de façon longue et soporifique. J'étais la semaine dernière à une «conférence» organisée par la confédération française de mon domaine de recherche. Cette confédération réunit un grand nombre des laboratoires de recherche du domaine et des sociétés commercialisant des appareils correspondant plus ou moins à l'aboutissement de recherches équivalentes.
Le résultat n'est pas intéressant, du moins pour l'universitaire que je suis. Simplement parce que nous n'avons pas le même but. Alors que les industriels cherchent à vendre leurs produits ou au moins les faire connaître (une grande partie des présentations de cette «conférence» étaient en fait des publicités de 20 minutes, de potentiels acheteurs faisaient partie des inscrits), les universitaires ne cherchent qu'une reconnaissance de leur travail en terme d'utilité, pour le savoir global de la Société ou le savoir particulier qui pourrait être réutilisé au sein d'une collaboration (avec un autre laboratoire ou avec une entreprise). Les deux buts sont disjoints, et les publicités qui m'ont été assénées la semaine dernière ne m'ont pas fait beaucoup plus d'effet que les 4x3 que je vois tous les jours dans le métro (certainement parce que je ne suis pas dans le cœur de cible). De plus, le fait qu'il y ait toujours ce secret industriel qui empêche de savoir si ce qui est présenté est réel ou juste du marketing m'énerve au plus haut point. On a des fois l'impression de parler à un miroir sans teint, c'est décourageant et ne donne pas envie de fonder des collaborations, au sein desquelles on pourrait penser (à tort me direz-vous) être les seuls à apporter quelque chose.
Alors, comment faire ? Je reconnais volontiers, en particulier dans mon domaine très appliqué où notre concurrent appelé CEA arrive à produire de vrais appareils alors que nous n'en sommes à des bouts de fils soudés et des traitements Matlab, que les laboratoires CNRS n'ont pas assez d'interactions avec les industriels. Cela m'a d'ailleurs posé des problèmes pendant ma thèse, et si nous avions eu un partenaire capable de produire des appareils adaptés à nos besoins, j'aurais pu certainement aller plus loin dans mes travaux de ces trois années. Je n'ai bien sûr pas de réponse, mais je ne crois pas que faire venir des thésards (ou des chercheurs permanents) à des expositions industrialo-industrielles soit d'une quelconque utilité.
Le modèle du CEA, du moins dans tout ce qui touche plus ou moins à des recherches électroniques, semble porter ses fruits. Aujourd'hui on (enfin, on, il s'agit uniquement de trois ou quatre personnes autour de Mme Pécresse) veut démanteler le CNRS pour en faire plusieurs instituts. C'est un peu l'organisation en cours en Allemagne. L'avantage serait d'offrir une plus grande coopération locale entre les différents acteurs. L'inconvénient serait la précarisation du statut actuel, ainsi qu'une différence notable du métier réel d'un chercheur.
Je vous vois venir : mais arrêtez un peu votre corporatisme ! Précarisation, vous ne pensez donc qu'à ça, alors que vous êtes des nantis de fonctionnaires payés pour toute votre vie et invirables... Laissez-moi vous donner mon point de vue : il ne s'agit pas d'être sûr de son boulot à jamais. Il s'agit d'être libre. Je sais, c'est un grand mot, un peu trop grand certainement. Mais c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. Le système que l'«on» veut mettre en place est un premier pas pour aller vers le système américain, local et autofinancé.
- local : On mettra une concurrence accrue entre les laboratoires. Le but est d'améliorer l'efficacité (avec l'idée fausse que la concurrence améliore toujours la qualité, malgré les nombreux contre-exemples déjà connus). Mais la conséquence pratique sera une évolution unique et irrémédiable vers une recherche à très court terme. Mon sujet de thèse ne peut encore déboucher sur rien. Je suis dans un domaine très appliqué, mais ce sur quoi je bosse n'a aucune espèce de chance d'être appliqué avant au moins 10 ans (à une époque ou plus personne ne saura qui je suis) : mon sujet de thèse n'aurait pas existé dans un tel système (celui qui dit "tant mieux, de toute façon tu sers à rien" aura droit à toute mon ignorance :-) ).
- autofinancé : Nous, nous n'aurons pas de problème. On a des partenariats avec des groupes comme EADS, on a même paraît-il des brevets qui peut-être serviront un jour, bref on a moyen d'avoir des sous. Les chercheurs en sciences du vivant et en informatique ne se font j'imagine pas de soucis non plus, ils sont très hype en ce moment. Mais quid de tous les autres ? Les chercheurs en traitement du signal ou en mathématiques appliquées, loin des applications, ils vont faire comment ? Rejoindre obligatoirement des laboratoires d'électronique ? Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne solution.
«Mais ça marche en Allemagne !» Oui, en effet, j'en parlais d'ailleurs la semaine dernière avec une doctorante allemande, en Allemagne le système fonctionne bien. Mais il y a une différence notable entre l'Allemagne et la France : nous avons des écoles d'ingénieurs très fortes et des universités très faibles en terme de présence dans le monde industriel. Un ingénieur (le titre) sera toujours considéré meilleur ingénieur (le travail) qu'un docteur. Les cursus sont séparés dès le bac : la plupart des étudiants de classe prépa vont en école d'ingénieur, la plupart de ceux ayant un doctorat sont allé directement ou presque à la fac (même si les ingénieurs-docteurs sont de plus en plus nombreux, ils restent largement minoritaires). C'est un gros problème qui ne se pose pas en Allemagne où les docteurs sont plus que reconnus : c'est un titre honorifique que l'on affiche dans son état civil. Les entreprises françaises ne font pas encore assez confiance aux docteurs, et le système allemand fonctionne grâce à une tradition qui n'est absolument pas présente en France.
Les chercheurs et autres scientifiques ne sont pas des ingénieurs, et la plupart ne veulent pas le devenir. C'est sûr, tous ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre et n'en connaissent pas ne comprennent pas quelle est la différence. Voilà comment je la vois : un ingénieur a un projet avec un cahier des charges et un timing précis, il doit y répondre. Il a des contraintes fortes sur ces deux plans. Il ne fait pas ce qu'il souhaite, mais a espoir de gravir les échelons pour devenir un jour "celui qui décide". Le chercheur est plus ou moins autonome. Il se fixe des objectifs, choisit ses sujets, regarde ce qui l'intéresse. Il cherche à améliorer la compréhension de ses sujets, voire à aller plus loin. Son impératif existe : il doit statutairement diffuser son travail, ce qui prend beaucoup de temps (écrire un article, aller dans une conférence, converser avec les autres chercheurs, tout cela prend énormément de temps). (vous aurez remarqué que je ne parle pas de salaires, même si c'est aussi une énorme différence entre ingénieurs et chercheurs)
Entrer au CNRS ou devenir maître de conférences est actuellement difficile. Tous ceux qui y parviennent (et je dis ça d'autant plus facilement que ce ne sera a priori jamais mon cas) sont des personnes brillantes. Il s'agit de personnes qui aiment ce qu'elles font, qui font des choses très complexes, que parfois eux seules comprennent. Ils sont donc très difficiles à juger par les non-spécialistes. Ils sont de plus très motivés par leur recherche, beaucoup passent plus de temps au laboratoire que chez eux (si si, je vous assure, sur tous ceux que je connais, rares sont ceux qui font moins de 45h par semaine...). Ce ne sont que très rarement des glandeurs finis (même si, comme partout, il y en a). Ils ont besoin, pour garder leur motivation, de choisir eux-mêmes leur recherche. Non, ce n'est pas une blague, il faut qu'ils soient libres dans leurs recherches pour garder leur motivation et donc leur efficacité. Ce n'est pas en transformant les chercheurs fonctionnaires en contractuels ou en ingénieurs que l'on augmentera l'efficacité du CNRS.
Franchement, si vous êtes arrivés là, soit vous êtes chercheur soit vous n'avez vraiment rien à faire aujourd'hui ! ;-)